Préface du catalogue "JAZZ"

A partir d'un petit échantillon (ou devrais-je dire sample ?) d'une litho d'Estève, Coralie Barbion est partie en jazz. Elle a pris cette phrase, cette petite vibration enroulée sur elle-même et se l'est appropriée pour en faire sa musique, son concert à elle. Et ça swingue.

On sent Ella Fitzgerald, sa rondeur généreuse et vibrante, et sa présence illumine la série (à laquelle échappent cependant quelques délicieuses peintures sur papier plus angulaires, serrées et complexes). La lumière circule par un savant travail de couches et de contrastes; rarement le blanc se retire de ses toiles, toujours en mouvement.

Oui, le mouvement. Le rythme. La stabilité en perpétuel déséquilibre. Je sens ces toiles comme un jeu constant entre l'envol et la chute, entre le cercle et les angles, le chaud et le froid, le calme et le risque. L'énergie centrifuge de chaque étape de ce jeu rayonne du centre vers les extrêmes, du rond focal aux bords du cadre que l'oeil prolonge à l'infini.

Car le rond sonne. Un couvercle de casserole sonnera toujours, un moule à cake, jamais. Ce cercle omniprésent sur ces toiles, je le vois comme une grosse caisse de batterie qui résonne en rythme, et circonscrit inlassablement ce mouvement de balancier qui fait bouger les reins…

En musique, on appelle ça une tournerie. Une façon de mettre en place quelque chose qui tourne avec suffisamment de conviction pour générer tous les possibles musicaux. Coralie aime cette pulsation et la décline avec chaleur. Et quand comme sur certains de ses travaux sur papiers l'arrondi déserte le centre de la toile, c'est un petit carré blanc qui reprend le flambeau, générant autour de lui des blocs angulaires, comme suspendus dans la confrontation de leurs chevauchements, comme en attente de ce mouvement qui les fera rentrer dans la danse.

Cette énergie est frappante tant elle rayonne hors du cadre et s'approprie l'espace qui l'entoure : ces toiles font littéralement danser les murs. Parfois Coralie joue sciemment à ce jeu et découpe ses volumes en tranches, segments ludiques d'un grand tout vibratoire et résolu. Mais toujours cette pulsation, prégnante.

Quant aux couleurs, ce sont celles du jazz: black, brown and beige. Et le rouge du sang des hommes. Rarement les couleurs froides ne s'imposent autrement que pour faire vibrer le chaud. Et enfin le blanc, bien sûr, les blancs, tous les blancs, les issus de blanc, les souvenirs de blancs mêlés à l'une ou l'autre teinte, jusqu'au dénuement complet que Coralie s'impose à chaque oeuvre : une petite surface de la toile qui reste vierge de tout pinceau et rappelle ainsi son éternelle innocence.

Oui, jazz, ces toiles sont jazz. Elles bougent, elles risquent, elles déclinent, elles poussent les bords, elles découpent, elles circulent, elles remâchent, elles aiment, elles jouent.

Oui, ces toiles sont jazz.

Laurent de Wilde
Jazzman et écrivain